Cinéma Rif : comment Tanger a sauvé l’une de ses salles les plus aimées
Sur le Grand Socco, un cinéma historique est devenu un lieu de rencontre pour les cinéphiles, les artistes et les curieux d’un cinéma hors des grands circuits.
Par OFFSTAGE NEWS 4 min de lecture
Au centre de Tanger, là où la ville moderne rejoint l’entrée de la vieille médina, le cinéma Rif occupe une place à la fois architecturale et culturelle. Pendant des décennies, il a reflété l’évolution des goûts du public tangérois. Aujourd’hui, à travers le travail de la Cinémathèque de Tanger, il incarne aussi un effort pour faire vivre le cinéma comme une expérience publique et partagée.
Un cinéma né dans les années 1930
Le cinéma Rif est généralement daté de 1938, année où le bâtiment aurait ouvert sous le nom de cinéma Rex avant de devenir le Rif. Son emplacement sur le Grand Socco, également appelé place du 9 Avril 1947, lui a donné une place de choix dans la vie quotidienne de Tanger.
Il appartient à une époque où les salles de cinéma étaient de grandes destinations de divertissement. Avant que la télévision et le streaming ne se généralisent, elles donnaient accès à des films, des musiques, des histoires et des images venus du monde entier. Une séance pouvait devenir un événement social, réunissant des personnes qui n’auraient guère eu d’autre occasion de se croiser.
Le Rif s’est aussi fait connaître pour ses films indiens. Les souvenirs de son âge d’or, dans les années 1970, évoquent des foules enthousiastes lors des séances populaires. Ces récits s’inscrivent dans une histoire plus large de la fréquentation des salles au Maroc, où le public s’attachait à certains cinémas et aux vedettes qu’il y découvrait.
Du déclin au renouveau culturel
Au début des années 2000, le cinéma Rif était en difficulté. L’évolution des habitudes, les contraintes économiques et la dégradation des salles traditionnelles menaçaient son avenir.
La réponse est venue d’un groupe d’artistes et de professionnels du cinéma, désireux de sauver le bâtiment et de créer un lieu permanent pour la culture cinématographique. L’artiste Yto Barrada est devenue la figure de proue de cette initiative. La Cinémathèque de Tanger, qu’elle a fondée en 2006, a été inaugurée dans le bâtiment restauré en février 2007.
Plutôt que de rendre simplement au lieu son ancien rôle de salle commerciale, le projet lui a confié une mission culturelle plus large. La transformation a préservé l’identité du cinéma tout en ajoutant deux salles de projection, avec 450 places, ainsi que des espaces pour ses archives, ses activités éducatives et professionnelles.
Ce choix est important, car sauver un bâtiment ne suffit pas à sauver son modèle économique d’origine. À Tanger, la stratégie a consisté à rendre le lieu utile à de nouveaux publics tout en gardant le lien avec le passé cinématographique de la ville.
Bien plus qu’un lieu de projection
La Cinémathèque de Tanger présente le cinéma marocain et international, dont des films peu visibles dans les circuits de distribution classiques. Son travail associe également les projections au débat, à l’éducation et à la préservation des images animées.
Le cinéma joue ainsi un rôle qui dépasse le divertissement. Le public peut y découvrir d’autres traditions et aborder le cinéma comme un art, une trace de l’histoire et un moyen de comprendre la société.
Son emplacement compte aussi. Face à l’entrée de la médina, le cinéma reste intégré à un espace public animé, loin du complexe de loisirs isolé. Son café et ses lieux de rencontre permettent aux spectateurs de se retrouver avant et après les séances.
Le projet pose enfin une question plus large aux politiques culturelles au Maroc : faut-il préserver les cinémas historiques comme de simples bâtiments, ou les soutenir comme des institutions vivantes ? Le Rif suggère qu’une restauration prend tout son sens lorsque le lieu continue de servir le public.
Le défi de faire vivre le cinéma
Faire vivre une institution culturelle historique demande plus que préserver sa façade. La programmation, l’équipement, le personnel, l’entretien du bâtiment et l’équilibre financier déterminent tous le retour du public.
Le modèle de la Cinémathèque diffère de celui d’un multiplexe commercial. Sa valeur tient aussi aux films qu’elle rend accessibles, aux archives qu’elle contribue à préserver et aux activités culturelles qu’elle soutient. Ces apports se mesurent difficilement à la seule billetterie.
Son avenir dépendra de sa capacité à continuer d’attirer le public local tout en touchant les étudiants, les visiteurs, les cinéastes et les passionnés d’histoire du cinéma.
Une part vivante de l’identité de Tanger
Le cinéma Rif montre qu’un bâtiment historique peut être adapté sans perdre le lien avec son passé. Datant de la fin des années 1930, transformé par une initiative culturelle dans les années 2000 et rouvert en 2007 sous le nom de Cinémathèque de Tanger, il témoigne d’un effort continu pour protéger la culture cinématographique.
Son histoire n’est pas seulement celle d’une nostalgie. Elle pose la question de la capacité d’une ville à préserver les lieux où l’on se réunit pour vivre l’art ensemble.